Calculer simplement le taux d’inflation au Maroc en 2024

Le Maroc vient d’enregistrer, pour l’exercice 2019, le taux d’inflation le plus faible de son histoire, c’est-à-dire depuis que nous avons commencé à mesurer cette variable, c’est-à-dire depuis 1960 ! Selon le HCP, en effet, la hausse de l’indice des prix à la consommation (IPC) n’a pas dépassé une moyenne nationale de 0,2 % pour l’ensemble de 2019. Ce changement de l’IPC, que l’on peut presque assimiler à une stagnation, est le résultat d’une baisse de 0,5 % de l’indice des produits alimentaires et d’une hausse de 0,9 % de l’indice des produits non alimentaires.

L’inflation mesurée par l’IPC au Maroc offre un tableau plutôt plat, presque figé, pour l’année 2019. Pourtant, du côté des ménages, le ressenti est tout autre. Pour la plupart, les prix des aliments auraient flambé au cours des douze derniers mois, d’après la grande enquête de conjoncture réalisée par le HCP en janvier 2020. Ce sentiment collectif, largement partagé, contraste avec la réalité officielle, mais il n’a rien d’une spécificité marocaine : partout, l’écart entre l’inflation calculée et l’inflation vécue s’impose comme une règle d’expérience. L’explication tient souvent à la différence des paniers de consommation individuels, mais aussi à notre mémoire sélective, prompte à retenir les hausses et à oublier les baisses.

Malgré tout, le Maroc s’offre le luxe d’une inflation à 0,2 %, un niveau rare à l’échelle mondiale, dépassé seulement par la Grèce en 2019. Ce calme sur le front des prix n’est pas une anomalie passagère. Sur la période 1960-2019, le pays a enregistré une inflation moyenne de 4,2 % par an, avec des épisodes notables : deux années consécutives de déflation dans les années 60 (1966 et 1967, à -1 % et -0,75 %) et une moyenne annuelle de 2,5 % sur la décennie 60, bien inférieure à celle de la Turquie (5,8 %) et à celle de la France (4 %). Même lors des turbulences pétrolières des années 70, le Maroc a contenu l’inflation à 7,8 % par an, là où la Turquie explosait à 27 % et la France flirtait avec les 9 %.

Une inflation moyenne de 32,3 % par an en Turquie sur la période 1960-2017

La tendance s’est encore renforcée à la fin du 20e siècle : dès les années 2000, l’inflation marocaine tombe à 1,9 % par an, puis à 1,2 % sur la décennie 2010. Pourtant, si l’on s’intéresse à la croissance du PIB sur la même période, le contraste est saisissant. Entre 1960 et 2017, le PIB du Maroc a été multiplié par près de 54, passant de 2 à près de 110 milliards de dollars, tandis que la Turquie, à l’inflation record (32,3 % par an sur la période), a vu son économie multipliée par 61. Les comparaisons sont frappantes : la Turquie a connu une inflation galopante, le Maroc une inflation modérée, et pourtant, les deux pays affichent des croissances économiques considérables. De quoi questionner la sacro-sainte idée selon laquelle l’inflation serait systématiquement nuisible à la croissance.

Ce débat traverse les clivages politiques : la gauche tolère, voire encourage, un peu plus d’inflation, la droite la combat sans relâche. Mais dans la réalité actuelle, marquée par l’ouverture des économies, l’intégration mondiale, la transformation des métiers et la montée en puissance du numérique, les anciens liens entre inflation et croissance semblent avoir perdu leur évidence. L’exemple européen le montre sans détour : la BCE tente depuis des années de stimuler l’inflation avec des taux d’intérêt proches de zéro, sans succès. L’objectif de 2 % paraît inatteignable malgré les politiques monétaires ultra-accommodantes.

Regardons du côté de la France : inflation à 1,1 % en 2019 (source Insee), croissance du PIB à 1,3 %. Dans la zone euro, le même scénario : 1,1 % de croissance, 1,3 % d’inflation. Les outils classiques de la politique monétaire ne suffisent plus à dynamiser la hausse des prix.

La mondialisation fausse-t-elle les règles classiques de l’économie ?

Aux États-Unis, la situation est tout aussi paradoxale. Taux de chômage sous la barre des 3 %, poursuite du quantitative easing, mais inflation qui ne décolle pas : 1,8 % seulement en 2019. Quand on relit la courbe de Phillips, qui prévoit une poussée des prix en période de plein emploi, le décalage avec la réalité frappe. Théorie séduisante, mais aujourd’hui, le marché ne la valide plus.

La mondialisation et l’interdépendance économique viennent bousculer les repères d’hier. La concurrence internationale pousse les entreprises à privilégier la flexibilité de l’emploi plutôt que les hausses de salaires, ce qui limite l’augmentation des prix à la consommation.

Au Maroc, il suffit d’ouvrir les statistiques du marché du travail pour mesurer l’ampleur de ces évolutions. Sur les dix dernières années, le chômage reste figé autour de 10 %. Le taux d’emploi, indicateur encore plus révélateur, s’érode année après année, pour atteindre à peine 41,7 % en 2018. Un cinquième des emplois sont non rémunérés. Moins de la moitié des actifs occupés disposent d’un emploi stable ; près de 60 % n’ont aucun contrat formalisé avec leur employeur, 7,1 % sont liés par un simple accord verbal, 8 % bénéficient d’un CDD, et à peine un quart (26 %) disposent d’une couverture médicale liée à leur travail.

Cette précarité structurelle pèse lourd sur le pouvoir d’achat. La progression poussive des revenus limite l’appétit de consommation des ménages, ce qui, mécaniquement, freine la hausse des prix. Dans ce contexte, une inflation faible ne surprend plus : elle devient presque une conséquence logique du modèle économique.

Pour illustrer la diversité des situations, voici quelques chiffres saillants concernant la variation de l’indice des prix à la consommation selon les villes marocaines en 2019 :

  • Oujda et Fès : les deux extrêmes de la CIP

L’indice des prix des produits alimentaires affiche une baisse de 0,5 % sur l’année. Sans la forte hausse de 15,1 % des prix des boissons alcoolisées et du tabac, la diminution aurait été plus marquée. Le HCP précise que l’indice des produits alimentaires et boissons non alcoolisées a reculé de 1,3 %. Côté produits non alimentaires, la hausse moyenne de 0,9 % masque de fortes disparités : transports en stagnation, communication en légère hausse (+0,3 %), éducation en forte progression (+3,1 %).

Sur le plan régional, Fès enregistre l’inflation la plus élevée (1,2 %), tandis qu’Oujda connaît une baisse de 0,3 %. Casablanca affiche une hausse légère (0,7 %), et Agadir comme Marrakech stagnent à 0 %.

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