Partagez l’article Si être grand-parent est déjà un très beau rôle, le projet En Chatard’offre aux seniors la possibilité d’en affronter d’autres lors de créations théâtrales pour les plus isolés.
Cette année, le projet a été reconnu par l’appel à projets « Bien vivre sa retraite, le plus longtemps en autonomie » porté par l’Assurance retraite Île-de-France et AG2R La Mondiale. Corinne Deroide, professeur de théâtre, revient sur la naissance d’En Chatard et partage sa vision d’une retraite vivante. Le rideau s’ouvre.
Comment présenteriez-vous votre projet à vos grands-parents ?
Chez En Chatard, l’objectif est simple : inventer des pièces inédites et aller à la rencontre de ceux qui, souvent, ne peuvent pas profiter du spectacle vivant. Résidences autonomie, associations locales, lieux un peu à l’écart… Rien ne nous arrête pour faire entrer le théâtre partout où les seniors peuvent en avoir besoin. Nous misons aussi sur la convivialité en proposant des représentations privées, toujours dans un esprit d’accueil et de partage. Lors de notre création « Les Petits Bonheurs », la scène s’est ouverte sur une discussion collective autour d’un repas. Ce sont ces instants qui incarnent le mieux notre manière de faire : tisser du lien, décloisonner.
Est-ce que toi et le théâtre jouez-vous un rôle dans combien de numéros ?
Difficile de donner un chiffre précis, tant de visages et d’expériences reviennent en mémoire. À l’origine, j’enseignais : vingt ans à guider des élèves. Petit à petit, le théâtre est devenu une nécessité. J’ai découvert la scène, la mise en scène, puis lancé des ateliers, avant de tourner la page de l’Éducation nationale pour y consacrer toute mon énergie. Mon envie majeure : ouvrir le théâtre à toutes et tous. Ce n’est ni une affaire d’âge ni d’origine sociale. C’est un outil d’émancipation puissant, une manière de dépasser ses peurs ou d’oser se réinventer. Aujourd’hui, nous poursuivons aussi une reconnaissance Éducation Populaire pour notre association, Actes en Théâtre.
Vous ne reprenez pas Molière ou Shakespeare mais créez des pièces originales. Pouvez-vous nous parler de votre processus créatif ?
Souvent, l’étincelle vient des dialogues avec les participants. Nous partons des préoccupations d’aujourd’hui, de ce qui les touche réellement. Chacun amène ce qu’il a : une histoire, une anecdote, l’envie d’écrire ou simplement de jouer. À partir de là, j’imagine le fil rouge, mais tout se construit en groupe. Les rôles se distribuent librement, certains écrivent, d’autres interprètent ou mettent en scène. Une seule constante : pas de misérabilisme, pas de pathos. L’émotion et le rire sont nos moteurs. Un exemple que j’aime beaucoup : dans la pièce « Anniversaire », ce sont trois princesses imaginaires qui célèbrent leurs 60 ans. C’est une façon d’aborder le vieillissement sans détour, avec autodérision, tout en donnant de l’éclat à des parcours de femmes souvent invisibles.
Comment le théâtre contribue-t-il à préserver l’autonomie des personnes âgées ?
Arrivé à la retraite, la famille reste souvent le repère principal. Mais nos ateliers invitent à aller au-delà de ce rôle. Sur scène, chacun peut retrouver sa propre voix, explorer ses envies, fouiller dans ses souvenirs. Le simple fait d’interpréter, de donner à voir, permet de sortir du quotidien et de retrouver de la vitalité. Le théâtre fait appel à la mémoire, au corps, respiration, ancrage, expression,, à la voix, à la concentration. Tout commence d’ailleurs par un échauffement, un temps pour mobiliser chaque sens, laisser les soucis de côté, s’ouvrir à la nouveauté. C’est dans cet espace-temps inédit que se joue le vrai « lâcher prise ». S’autoriser ce moment de théâtre, c’est s’offrir un instant pour respirer, être présent à soi, retrouver du plaisir à agir.
Vous bénéficiez d’un accompagnement d’un an par l’Assurance retraite Île-de-France et AG2R La Mondiale. Qu’attendez-vous de ce partenariat ?
Dans le cadre des ateliers PRIF, nous interviendrons sous des formes variées : séances collectives autour de la parole, du mouvement, de la mémoire. Il s’agit à chaque fois d’inviter les seniors à participer, jouer, lire, raconter, parfois même filmer. Des lectures à voix haute seront proposées, avec pour objectif de libérer la parole et de valoriser les parcours. Les échanges nourriront aussi la création de vidéos ou d’ateliers à thème. Ce partenariat nous permet d’ajuster nos outils, de rester proches du terrain, et surtout d’élargir le cercle des bénéficiaires tout en affinant notre compréhension de leurs attentes concrètes.
Parlez-nous d’une personne âgée qui vous a donné une leçon de vie
L’une des rencontres qui m’a marquée reste celle d’une femme arrivée en France dans les années 1950, fuyant un mariage forcé en Algérie. Aujourd’hui, elle relate ce parcours face à des jeunes lors de nos ateliers intergénérationnels. Son message est limpide : chacun a la capacité de tracer sa propre route, de ne pas accepter ce qui ne lui correspond pas. Un vrai modèle d’autonomie. J’ai même croisé chez certains seniors plus d’audace et d’esprit d’ouverture que chez beaucoup de jeunes de mon entourage. Les apparences sont parfois trompeuses.
Quelles sont les prochaines étapes pour En Chatard ?
Le prochain spectacle, intitulé « Colocataire », s’annonce riche en surprises, entre jeux, chansons et formes nouvelles. Mais nous élargissons aussi notre terrain d’action avec un service de lecture téléphonique destiné à des seniors isolés, pour maintenir une présence, une voix familière, même à distance. Une manière différente, mais tout aussi puissante, de garder le lien.
Que signifie, selon vous, « bien vivre votre retraite » ?
Je me prépare moi-même à cette étape et la question se pose sans détour : que devient-on une fois le rythme professionnel terminé ? Certains savourent une totale liberté, sans horaires ni contraintes. Beaucoup d’autres s’engagent avec passion, deviennent bénévoles, s’inscrivent dans des associations. Leur agenda se remplit presque à vue d’œil. Ce sont eux, souvent, qui font tourner l’engagement associatif en France. Finalement, tout réside dans la capacité à garder la main sur ses choix, à conjuguer indépendance et désir de s’impliquer. Continuer à être acteur de sa vie, voilà le véritable enjeu.

