Recevoir un diagnostic de perte auditive, comme Larry Hicks il y a six mois, c’est être confronté à une réalité qui dérange. Lui, il avoue sans détour avoir poussé le volume de la musique à des niveaux déraisonnables en voiture, un peu honteux, mais surtout étonné par ce que cela lui a coûté.
Résident de Burbank, Larry découvre aujourd’hui le marché des appareils auditifs. Il tombe des nues : jusqu’à 6 000 dollars pour une paire. La plupart des assurances, publiques comme privées, laissent ces dépenses à la charge des patients. L’amertume se lit dans ses mots : « Ils profitent des personnes handicapées et des personnes âgées. »
Difficile de le contredire. Les dispositifs médicaux illustrent parfaitement cette logique d’un secteur dominé par quelques fabricants, sur un marché verrouillé où les prix flambent sans justification évidente. Quand il s’agit d’appareils auditifs, de pompes à insuline ou de stimulateurs cardiaques, la facture dépasse largement les coûts de développement ou de production. Le paiement ne concerne plus seulement le produit, mais l’accès même à la santé.
Roberta N. Clarke, professeure à l’Université Brandeis et spécialiste du marketing médical, ne mâche pas ses mots : « L’industrie des dispositifs médicaux fonctionne le plus souvent en oligopole, avec certaines entreprises en situation proche du monopole. »
Elle observe que la concurrence reste rare et que, forcément, cela autorise des tarifs élevés. Les fabricants n’ont guère à craindre une arrivée surprise d’un nouvel acteur prêt à casser les prix.
Clarke pointe aussi la proximité entretenue entre fabricants et médecins, qui limite d’autant les possibilités de voir émerger des alternatives moins coûteuses.
Face à un système de santé américain pesant 4 000 milliards de dollars, le chantier paraît tentaculaire. Où entamer la réparation ? Peut-être que cette complexité explique la paralysie des pouvoirs publics, souvent découragés devant l’ampleur de la tâche.
Récemment, j’évoquais la nécessité d’imposer une vraie transparence sur les prix dans le secteur hospitalier. Pourquoi ne pas calquer l’affichage des coûts sur le modèle d’Amazon, simple et direct, avant tout achat ?
Les dispositifs médicaux coûteux méritent, eux aussi, un grand ménage. C’est un pas de plus vers un système de santé où les intérêts des patients ne passent pas systématiquement après les profits.
Le marché américain des dispositifs médicaux est le plus vaste au monde, ce qui n’étonne pas vu la taille de la population, le niveau de richesse et le dynamisme technologique du pays.
D’après un rapport de Grand View Research, 177 milliards de dollars de dispositifs médicaux se sont écoulés l’an dernier aux États-Unis, et le chiffre grimperait cette année à 186,5 milliards. À l’horizon 2028, les ventes pourraient atteindre 262,4 milliards, soit près de 50 % de hausse en moins d’une décennie.
Les auteurs du rapport avancent deux moteurs principaux : la progression des maladies chroniques et le vieillissement rapide de la population.
Les défenseurs du modèle actuel répliquent toujours avec le même argument : sans prix élevés, pas d’innovation. Les entreprises doivent y trouver leur compte pour continuer à innover, avancer, sauver des vies. Sur ce point, l’exemple du développement des vaccins contre la COVID-19 est parlant. Les investissements ont été massifs, mais personne ne s’est lancé sans espérer un retour conséquent.
Reste à savoir jusqu’où pousser le curseur du profit. Quel est le seuil acceptable ?
Personne ne nie qu’une entreprise doive être rentable, ni qu’il faille récupérer les sommes investies en recherche et développement. Mais ce qui coince, c’est l’absence de baisse des prix, même après l’amortissement des coûts. Même avec des économies d’échelle, même quand la technologie devient mature, la facture continue de grimper. Téléviseurs, ordinateurs portables ou smartphones baissent de prix à mesure que le marché évolue. Pas les dispositifs médicaux.
Les barrières à l’entrée sont nombreuses et coûteuses : R&D, brevets, réglementation stricte. Cela freine la concurrence et explique en partie la stagnation, voire la hausse des prix.
Moins de rivaux, des tarifs qui s’envolent. Le constat est implacable.
Ce modèle profite aux malades, dit-on ? C’est surtout une exploitation pure et simple de la vulnérabilité.
Matthew Grennan, professeur à l’Université de Pennsylvanie, le reconnaît lui-même : « Profiter des personnes malades, c’est injuste. Mais il est difficile de fixer une limite claire. »
Il souligne le paradoxe : les dispositifs médicaux coûtent peu à fabriquer, mais la valeur qu’ils apportent est immense. C’est là que le secteur avance son argument-phare : la « valeur ». Traiter une maladie, améliorer la vie, cela n’aurait pas de prix. Donc on peut tout facturer, ou presque.
En 2014, Gilead Sciences lançait le Harvoni, médicament contre l’hépatite C, à plus de 1 000 dollars le comprimé. La justification ? Non pas le coût de fabrication, mais la « valeur » accordée à la vie et à la santé.
Les économistes apprécient cette logique. Mais du point de vue des patients, le raisonnement tourne vite à la caution pour des prix sans limite.
Pour tous ceux qui doivent se débrouiller chaque année avec des milliers de dollars de frais pour gérer une maladie chronique, l’argument de la valeur ressemble surtout à un blanc-seing accordé aux industriels.
À un moment donné, il serait pourtant logique de considérer qu’une innovation majeure devient un standard, et d’ajuster les tarifs en conséquence.
Revenons aux appareils auditifs. Leur coût, souvent de plusieurs milliers de dollars, reste intégralement à la charge de la plupart des personnes concernées, puisque les assurances remboursent peu ou pas du tout ce type de dispositifs.
En réalité, la majorité des composants essentiels de ces appareils proviennent d’Asie, où ils sont aussi généralement assemblés.
Les chiffres varient, mais certains médias tels que le New York Times évoquent un coût de fabrication inférieur à 100 dollars par appareil. Grennan estime d’ailleurs qu’une fourchette de 200 à 300 dollars pour les modèles sophistiqués reste crédible.
Un rapport de 2015 du Council of Advisors on Science and Technology de l’administration Obama chiffrait le prix moyen d’un appareil auditif à 2 400 dollars, ce qui représente une marge de plus de 1 000 % si la fabrication coûte 200 dollars.
Le même rapport le souligne : l’innovation n’a pas permis de réduire les coûts, alors que près de la moitié des plus de 60 ans sont concernés par des troubles de l’audition.
Marché verrouillé, tarifs en constante hausse, envolées injustifiées.
Impossible d’appeler cela de la valeur. Il s’agit, tout simplement, d’une dérive morale.

